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A la recherche des langues mères

Divers indices permettent de regrouper les idiomes en familles et de reconstituer leurs ancêtres communs. Les chercheurs les plus audacieux remontent ainsi jusqu’à la préhistoire.

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Les langues, comme les hommes, sont des réalités vivantes. Et comme eux, elles procèdent d’un «être» plus ancien, d’une «mère» qui a ses propres ancêtres. Le mystère de ces origines fascine l’esprit humain depuis la nuit des temps, comme en témoigne l’évocation par la Genèse, le plus ancien livre de la Bible, d’une langue première unique, divisée en plusieurs idiomes par punition divine. La science s’est aujourd’hui attelée à la question et, forte de ses propres outils, tente patiemment de reconstituer l’arbre généalogique de nos phrases et de nos mots.

Dans cette entreprise, les linguistes disposent d’une clé essentielle: les ressemblances frappantes, de vocabulaire notamment, existant entre certaines langues. Ces similitudes peuvent provenir du hasard: Antoine Viredaz, assistant en linguistique diachronique à l’Université de Lausanne, cite pour exemple le mot grec «theos» et le terme nahuatl (amérindien) «teotl», qui signifient également «dieu», alors que leurs deux parlers n’ont strictement rien en commun. Elles peuvent aussi découler de l’emprunt: comme l’adoption par les Romands du mot germanique «putzer», ajoute le chercheur. Mais bon nombre d’entre elles sont dues à un facteur beaucoup plus intéressant: un lien de parenté, soit une ascendance commune, qu’il est possible d’uti­liser pour identifier des «familles de langues», puis pour reconstituer leurs «langues mères».

Comment distinguer les ressemblances pertinentes, trahissant une même ascendance, des similitudes dues au hasard ou à l’emprunt? «Pour être apparentées, deux langues doivent avoir des correspondances phonétiques régulières, explique Laurent Sagart, directeur de recherche au Centre de recherches linguistiques sur l’Asie orientale à Paris. Une origine commune du français et de l’anglais apparaît ainsi dans les correspondances fréquentes entre une lettre chez le premier et une autre chez le second. Par exemple, «p» et «f» (poisson-fish, pied-foot, père-father), «t» et «th» (tu-thou, tonnerre-thunder, trois-three) ou «d» et «t» (deux-two, dix-ten, dent-tooth»).»

Différents indices permettent de confirmer le sentiment d’avoir affaire à des langues apparentées. Ainsi, poursuit Laurent Sagart, «une origine commune est d’autant plus certaine que les correspondances phonétiques sont nombreuses et que ces similitudes concernent le ­vocabulaire de base, connu même des jeunes enfants, soit les pronoms personnels, les nombres, les parties du corps ou les éléments naturels. A l’inverse, le vocabulaire culturel est davantage sujet aux emprunts. Cela dit, il existe de nombreuses exceptions. Ces règles ne sont pas absolues mais statistiques.»

Une fois identifiée une famille de langues, il devient possible de tenter une reconstitution de la langue mère. L’exercice s’avère cependant difficile. Il ne suffit pas, par exemple, que la plupart des «langues filles» présentent une caractéristique commune pour avoir la certitude qu’elles la tiennent de leur ancêtre. Le mot latin signifiant «demain», «cras», n’existe plus, par exemple, que dans quelques dialectes sardes. Il a été remplacé dans la plupart des ­langues latines par l’expression «de-mane», qui signifie «au matin». Il est probable que le latin a divergé très tôt en deux troncs, dont l’un a abouti à ces dialectes sardes, aujourd’hui très minoritaires, et l’autre à la majorité des langues romanes. La prise en compte de ces nœuds historiques est fondamentale pour qui entend reconstituer le passé.

La connaissance de certaines langues mères, dont nous sont parvenues des traces écrites, permet d’es­timer la validité de la méthode. Résultat? Difficile à établir… «Des différences significatives apparaissent entre le latin et le «proto-roman», soit la reconstruction théorique de l’ancêtre des langues latines», assure Antoine Viredaz. Mais le latin a lui-même évolué…

De telles reconstructions ne peuvent jamais prétendre que s’approcher de l’original. Cette difficulté n’a pas empêché les linguistes de remonter bien au-delà du latin. Des similitudes entre de nombreuses langues anciennes, aux traces écrites abondantes, d’Europe, d’Iran et d’Inde ont permis d’identifier, il y a deux siècles, une grande famille de langues dites «indo-européennes» et de reconstituer très partiellement sa matrice, le «proto-indo-européen». Cette avancée, le premier grand succès de la linguistique historique, n’a jamais été remise en cause depuis. Par contre, la controverse bat aujourd’hui son plein sur le lieu et la date d’apparition de la langue mère: le nord de la mer Noire autour de 4000 av. J.-C. pour les uns, l’Anatolie quelques milliers d’années plus tôt pour les autres.

Des linguistes particulièrement audacieux ont tenté de ­franchir une étape supplémentaire. Ils ont imaginé des «familles de ­familles de familles de langues», comme le nostratique et l’eurasia­tique, qui regrouperaient par exemple le proto-indo-européen et les lointains ancêtres des langues finno-ougriennes ou sémitiques. En mai dernier, l’une des plus prestigieuses revues scientifiques américaines, les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), ont présenté une tentative de démontrer l’existence d’une «langue aïeule» eurasiatique d’il y a 15 000 ans en s’appuyant sur une courte série de «mots fossiles», soit de termes connus pour résister beaucoup mieux que les autres à l’épreuve du temps.

La linguistique peut compter sur un nombre croissant de sciences, de l’archéologie à la génétique des populations, pour développer sa connaissance de la préhistoire, ce qui laisse espérer quelques nouvelles avancées. Mais, au fur et à mesure qu’elle remonte dans le temps, elle obtient des résultats plus approximatifs, sur lesquels il devient plus difficile de construire quelque hypothèse que ce soit. Il paraît ainsi douteux qu’elle puisse répondre un jour à l’une des questions les plus fondamentales de son champ d’étude. Les langues actuelles remontent-elles à un seul et même parler, partagé par les premières populations d’Homo sapiens sapiens établies en Afrique? Ou différents idiomes, venus d’un âge encore plus lointain, existaient-ils déjà à l’époque?

  • Article paru dans le temps le 07 août 2013
  • Auteur de l’article Etienne Dubuis

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