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Bébé fait de la statistique des mots

Comment les langues évoluent-elles? Comment les robots apprennent-ils à parler? Troisième volet de notre série d’été: l’acquisition du langage.

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Les bébés ne naissent pas dans les choux, ils viennent de la tour de Babel. Mais ils doivent en descendre pour se spécialiser dans leur propre langue. L’agilité avec laquelle ils acquièrent la parole déconcerte encore les chercheurs. Alimentant le débat sur la part innée et la part acquise du langage. Il semble surtout qu’ils soient d’excellents statisticiens.

A l’intérieur d’un utérus, c’est, paraît-il, très bruyant. «Pourtant, dès le septième mois de grossesse, le fœtus réagit aux sons et à la voix humaine, relève Pascal Zesiger, psycholinguiste à l’Université de Genève. Si sa mère chante tous les jours une comptine, il va finir par la reconnaître, même si elle est chantée par quelqu’un d’autre.» On l’observe en mesurant son rythme cardiaque qui s’abaisse en signe d’écoute attentive. Les mots ne parviennent pas très distinctement au fond de sa piscine amniotique, mais il est sensible à leur mélodie. «Fort-faible-faible», disent, par exemple, les anglophones. «Faible-fort-fort», rétorquent les francophones.

A la naissance, les stimuli sonores qui l’intéressent le plus sont les voix humaines, celle de sa mère en particulier, et il montre une préférence pour les langues de la même famille que celle utilisée dans son entourage. «Il est par contre prêt à apprendre n’importe laquelle, précise Ulrich Frauenfelder, également psycholinguiste à l’Université de Genève. En hindi, par exemple, il y a deux formes de «t» que nous n’arrivons pas à différencier. Lui y parvient.» A 8 ou 9 mois, il aura perdu cette capacité.

«Une de mes collègues a cette belle formule: le bébé est un citoyen du monde qui doit renoncer à son universalité pour devenir expert d’une langue», commente Michèle Kail, psycholinguiste à l’Université de Paris 8 et auteur d’un ouvrage Que sais-je? sur l’acquisition du langage. Il va progressivement ajuster son système de traitement à sa langue, abandonner les distinctions qui ne sont pas nécessaires pour reconcentrer ses efforts ailleurs.

Et puis, au sein du continuum sonore, le bébé doit apprendre à repérer les indices qui marquent la frontière entre les mots. «A 6 mois, si on le met face à deux images, l’une représentant un pied et l’autre une main, et qu’on lui dit «main», il regarde la bonne, raconte Pascal Zesiger. Mais cela ne fonctionne que pour un vocabulaire très restreint.»

Parallèlement se met en place le système de production. «Au début, il ne fait que des «bruits biologiques». Vers 2 mois il se met à rire et à faire des gazouillis. Il s’entraîne à des jeux vocaux qui vont lui permettre de développer son conduit vocal. Et, à partir de 5 mois, il commence à produire des sons de parole.»

Le premier mot apparaît aux alentours d’un an. Le lexique s’élargit d’abord lentement, puis survient, entre 18 et 24 mois, ce qu’on appelle «l’explosion du vocabulaire». «L’enfant apprend entre 8 et 10 mots nouveaux par jour, soit à peu près un par heure de veille…», souligne le psycholinguiste.

Dès ce moment-là, le bébé commence à mettre plusieurs mots ensemble, comme «encore biscuit», et il traite déjà toutes sortes d’informations grammaticales. Mais c’est au cours de la troisième et quatrième année que la syntaxe va se mettre en place. Puis viennent les capacités à tenir un discours construit, à donner des informations pertinentes en fonction de son auditoire, à maîtriser certains aspects du langage qui ne se retrouvent pratiquement qu’à l’écrit, comme le passé simple.

Concernant le temps nécessaire à l’acquisition du langage, il y a une très grande variabilité entre les enfants, mais pas entre les langues. Le cheminement n’est pas toujours le même. En chinois ou en coréen, où les verbes jouent un rôle prépondérant, les petits apprennent plus vite à s’en servir qu’en français ou en anglais, où les noms ont plus d’importance, illustre Pascal Zesiger. Mais il semble qu’il n’y a pas de langue plus difficile qu’une autre, que les difficultés se compensent. «Dans les langues casuelles, comme le grec ou le turc, la production est plus compliquée parce que les cas modifient les mots, souligne Michèle Kail. Mais la compréhension est plus facile.»

Quoi qu’il en soit, à 4 ans, les enfants du monde entier maîtrisent les bases de leur langue. «C’est d’ailleurs un des arguments de ceux qui disent que le langage est inné», relève Michèle Kail. Les partisans de cette théorie estiment aussi que les stimuli externes auxquels les enfants sont exposés sont trop pauvres pour expliquer leur incroyable capacité à apprendre. Les experts se disputent depuis des années sur la mesure dans laquelle nous sommes intérieurement «programmés» pour parler et combien nous apprenons sur la base d’informations extérieures.

«Actuellement, on privilégie plutôt l’idée qu’il y a une interaction continue entre le cerveau et l’environnement, poursuit Michèle Kail. Le fait que l’enfant commence à parler change son cerveau, qui va s’emparer de ce nouvel outil pour aller puiser de nouvelles informations dans son environnement. C’est une sorte de boucle.»

On ne sait pas encore très bien ce qu’il se passe au niveau neurologique. Mais on observe que, jusque vers 17 mois, le langage mobilise de larges aires des deux hémisphères. Puis, à mesure que l’enfant maîtrise mieux cette tâche, la zone se restreint et se concentre sur une région de l’hémisphère gauche. Quant à la manière dont il s’y prend pour appréhender les informations externes: «Il semble surtout que les enfants soient de très bons statisticiens de leur langue. Ils savent en extraire les régularités, comme ils le font d’ailleurs pour d’autres choses, comme les formes ou les couleurs», explique Michèle Kail.

Au-delà d’une certaine fenêtre de temps, l’apprentissage du langage devient plus difficile, comme le montre le cas de certains enfants sauvages qui n’ont jamais réussi à maîtriser totalement une langue.

«Après 7-8 ans, il devient également difficile d’apprendre une nouvelle langue aussi bien que sa langue maternelle», dit Pascal Zesiger.

Tous les experts ne sont toutefois pas d’accord. Certains estiment qu’il existe des adultes qui deviennent parfaitement bilingues. «On ne prend souvent pas assez en compte les différences de motivations, souligne Ulrich Frauenfelder. Pour un enfant, apprendre à parler est une question de vie ou de mort.»

Et si, avec l’âge, il arrive que l’on ait plus de peine à trouver ses mots, le langage est une des capacités qui résiste le mieux à l’usure du temps. Il a été montré que chez certains vieillards, notamment ceux qui pratiquent les mots croisés, le lexique continue à s’étendre.

  • Article paru dans le temps le 23 juillet 2013
  • Auteure de l’article Lucia Sillig

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