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Insaisissable, mal traitée, la fatigue lamine 11% des travailleurs suisses

Fortement lié aux conditions de travail, l'épuisement coûte cher en absentéisme.

Etrange paradoxe. Les salariés suisses souffrent d'épuisement, tout en se déclarant heureux dans leur emploi. Ainsi, selon la Quatrième enquête européenne sur les conditions de travail (EWCS)*, publiée en 2007, 11% des Suisses interrogés se plaignent de fatigue pathologique au travail. Ce qui en fait la quatrième affection touchant les salariés, derrière les maux de dos, le stress et les douleurs musculaires. «Nous sommes moins fatigués que les Français ou les Italiens, mais plus que les Allemands et les Autrichiens, commente Maggie Graf, auteure du rapport sur les données suisses de l'EWCS auprès du Seco. Les plus touchés sont les travailleurs très qualifiés, les indépendants et les cadres, ainsi que les employés de l'agriculture et de l'administration.» En même temps, 77% des personnes interrogées affirment se sentir «comme à la maison» dans leur entreprise, et 76% avoir de «très bons amis» au travail.

Une maladie insidieuse

Est-ce ce paradoxe qui explique que personne, ni au niveau des autorités ni parmi les dirigeants d'entreprise, ne s'attelle sérieusement à la question? «Le problème est bien réel. On le voit à la durée des absences des travailleurs suisses, bien plus longue que dans les autres pays européens», a relevé Michel Guillemin, professeur à l'Institut universitaire romand du travail, lors du 3e Congrès suisse sur la «Santé dans le monde du travail» qui s'est tenu récemment à Fribourg. «Mais rien ne bouge. Les moyens manquent. Les priorités sont ailleurs. Ces arguments témoignent d'une stratégie politique claire de ne rien faire.»

Peut-être cette indifférence est-elle également due à la nature insaisissable de la fatigue, à ses nombreuses formes, à son caractère insidieux: «On ne peut pas en faire la démonstration, ni prouver son état d'épuisement à l'autre. En outre, il n'y a pas d'adéquation entre l'effort fourni et la fatigue qui en découle, explique Marc Loriol, chercheur au CNRS à Paris et spécialiste de la fatigue et du stress au travail. Car le lien entre activité professionnelle et fatigue est très complexe.» En effet, une sous-charge de travail peut déboucher sur une intense fatigue, résultant de l'ennui. «Ce qui est le plus épuisant, poursuit-il, c'est d'avoir à réaliser en permanence un travail pour lequel on n'a pas les moyens nécessaires et qui n'est ni reconnu ni valorisé.» De même que le chômage provoque autant la fatigue qu'un travail trop prenant. «Les gens qui ne travaillent pas sont plus malades que les autres», souligne Michel Guillemin. Au XXIe siècle, l'épuisement des travailleurs revêt principalement trois formes: le syndrome de fatigue chronique ou SFC, la fibromyalgie et le burn out (lire encadré). Toutefois, ce mal a toujours existé dans l'histoire. Les moines du Ve siècle nommaient «acédie» les signes d'un manque d'engagement et de motivation dans sa foi. Chez les courtisans, au XVIIe siècle, on l'appelait mélancolie et chez les bourgeois du XIXe siècle, neurasthénie. Ces manifestations de la fatigue ne sont que les diverses facettes d'un même mal. «Ces troubles apparaissent dans les périodes où les contraintes de l'environnement sont particulièrement fortes, avance Marc Loriol. Plus que d'une maladie, il s'agit d'une réaction de suradaptation sociale.»

Marc Loriol a suivi deux groupes de soignants. Le premier, dans un service de soins palliatifs, et le second, dans un hôpital de campagne. «On pourrait penser, dans le premier cas, que le travail est pénible parce que les patients finissent toujours par décéder, indique-t-il. Paradoxalement, les soignants du centre semblaient épanouis.» Son explication: travailler avec des mourants, les aider à accepter la mort, c'est très gratifiant. Ces patients amènent beaucoup. En outre, le personnel est nombreux. En cas de trop-plein, on peut se faire remplacer facilement et on a le temps de s'occuper de chaque malade. «Cette tâche a un sens, et les liens entre patients et soignants et entre soignants entre eux, sont forts.»

Le second groupe, en revanche, est décimé par la fatigue et la dépression. «Dans ces hôpitaux de campagne, les patients sont souvent âgés et déments. Avec eux, l'échange est impossible, poursuit le chercheur. De plus, le manque de personnel impose des cadences infernales. Les soignants essaient de tenir tant bien que mal, jusqu'au burn out.»

La spécificité des managers

Comme Marc Loriol, les experts présents au colloque fribourgeois l'ont dit à l'unanimité: la fatigue au travail découle principalement de l'absence de sens, de la rupture des liens entre les personnes et de l'intensification du travail.

Chez les managers, le problème de l'épuisement se pose différemment. «Nous avons mis en évidence une spécificité des cadres, caractérisée par un mélange simultané de fatigue et de bien-être», relève Emmanuel Abord de Chatillon, maître de conférence à l'Université de Savoie et auteur de nombreuses études sur les conditions de travail chez les managers français. Une constatation qui confirme les données suisses évoquées plus haut. «Ce n'est pas la quantité de travail qui fatigue, constate-t-il. Mais les conditions de ce travail. Avec la mondialisation et l'accroissement de la compétition, elles ne cessent de se dégrader selon un phénomène incontrôlable d'entraînement généralisé. C'est très insidieux.» L'entreprise exige toujours plus dans le moins de temps possible, sans véritablement donner au cadre les moyens de réaliser sa tâche, «un énorme gaspillage de potentiel», selon le chercheur.

Comment dès lors prévenir les troubles de la fatigue, coûteux en terme d'absentéisme? «Ce sont des pathologies de la compétition et de la solitude. Dès lors, les solutions, on les connaît», en déduit Emmanuel Abord de Chatillon, qui en énumère trois: sortir le cadre de son isolement, diminuer la pression et le laisser mettre en place lui-même les conditions de la compétition: «Il ne doit plus être un transmetteur de consignes venues d'ailleurs.»

Ces conseils valent pour la gestion des ressources humaines à tous les niveaux. «Il faut cesser de considérer les temps vivants, par exemple les discussions autour de la machine à café, comme des temps morts, conclut pour sa part Marc Loriol, et cesser de traiter la fatigue comme un symptôme individuel, mais la replacer au centre de l'organisation du travail.» En résumé, la fatigue est un symptôme collectif.

*Quatrième enquête européenne sur les conditions de travail en 2005, Résultats choisis du point de vue de la Suisse, Maggie Graf et Ulrich Pekruhl, 2007, disponible sur le site http://www.seco.admin.ch

  • Article paru dans le temps le 4 juillet 2008
  • Auteure de l’article : Fabienne Bogadi

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